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Les hameaux des sommets vosgiens
Saint-Quirin (57)

Le promeneur qui arpente les sentiers balisés de la forêt vosgienne de Sarrebourg au Donon rencontre, ça et là, des chemins creux, des terrasses, des murets en pierre sèche, voire des blocs taillés et sculptés, vestiges pérennes de hameaux disparus. Près de deux cents sites sont aujourd’hui connus, en Moselle pour la plupart, mais également en Alsace.
Les érudits du XIXe et du XXe siècle ont mentionné ces villages aujourd’hui fossilisés par la végétation, appelés alors « installations celtiques des Vosges » (Reusch, Welter), puis « civilisation des sommets vosgiens » (Lutz) et « culture des sommets vosgiens » (Pétry). Quelques fouilles ponctuelles et des découvertes fortuites ont fourni un mobilier important, qui a notamment enrichi les musées de Metz, Strasbourg, Saverne et Sarrebourg.
Les fouilles du Wasserwald (commune de Hagen dans le Bas-Rhin) menées par François Pétry ont permis cependant de mieux comprendre l’organisation d’un village, avec ses rues, ses habitations, ses enclos, ses sanctuaires et ses nécropoles, et surtout de proposer des hypothèses sur l’origine du peuplement des sommets vosgiens, sur les structures agraires et sur l’organisation sociale des habitants.
Plus récemment, une opération programmée financée par l’Etat (DRAC -Lorraine) et par le Conseil Général de la Moselle s’est déroulée durant six ans sur le site de la Croix-Guillaume à Saint-Quirin, sous la direction de Dominique Heckenbenner et de Nicolas Meyer, archéologue AFAN, et avec l’aide des bénévoles de l’Association de recherche archéologique au Pays de Sarrebourg.
Le site se développe sur un plateau de 7 000 m2 environ, culminant à 487 m d’altitude. Un chemin creux bordé de murets, repéré sur 200 m environ, permet d’y accéder. Il se prolonge par une large plate-forme, puis par un chemin empierré qui traverse le plateau du sud à l’ouest jusqu’aux habitations. Des terrasses modèlent les pentes sud et ouest, mais à la différence d’autres sites tels que le Wasserwald ou le Freiwald, la Croix-Guillaume n’a pas conservé de traces de parcellaires. En revanche, le paysage porte partout l’empreinte de l’extraction de la pierre. En effet, une cinquantaine de carrières, souvent de taille modeste, ont entaillé le flanc, le rebord et le revers du plateau.

L’extraction du grès
Les plus grandes carrières se situent sur le plateau, là où l’affleurement de grès permettait une exploitation satisfaisante. L’étude exhaustive de la plus importante d’entre elles a montré que l’activité d’extraction a duré pendant toute l’occupation du site, c’est-à-dire de 30-40 apr. J.-C. jusqu’à la fin du IIIe siècle. Les traces relevées sur les fronts de taille, ainsi que la découverte d’outils tels que des coins métalliques, ont permis de se faire une idée très concrète des méthodes d’extraction utilisées. Le carrier se servait des failles et fissures existantes pour déterminer le bloc à extraire. Il creusait à l’aide d’un pic des encoignures (tranchées en V peu profondes) et des emboîtures (petites cavités) destinées à recevoir les coins métalliques sur lesquels il frappait avec une masse afin de détacher le bloc du substrat. Celui-ci était alors évacué hors de la carrière, dans les premiers temps de l’exploitation par un engin de levage dont on a retrouvé les traces d’ancrage puis, lors de la phase d’occupation ultérieure, par une rampe. Les blocs extraits ont sans doute été taillés et sculptés sur place, comme le prouvent les objets inachevés jetés sur les tas de déchets d’extraction. La production était destinée pour partie aux besoins locaux (stèles funéraires ou votives) et pour partie à l’extérieur (sculpture funéraire et votive de belle qualité) ; dans ce cas, il est probable que les carriers aient fait appel à des sculpteurs itinérants.
Bien que le volume extrait pour chaque carrière ne soit pas considérable (une centaine de blocs de 2 m sur 1 m à 1,5 m environ), l’extraction du grès semble être l’activité principale des habitants du hameau. Ce n’était probablement pas la seule : les terrasses repérées aux alentours et le mobilier découvert sur le site (notamment dans les sépultures) attestent l’existence de pratiques agricoles (cultures, élevage), d’activités traditionnelles (cueillette, chasse), mais aussi d’activités d’échanges (monnaies, céramique).

Le secteur d’habitat et le sanctuaire
Trois bâtiments ont été fouillés en bordure ouest du plateau. Un quatrième a été repéré au sud du chemin antique. Les soubassements en pierre sèche conservés sur un mètre de hauteur portaient des élévations en bois, comme l’indiquent les traces de poteaux mises au jour. Les couvertures étaient réalisées en matériaux légers. L’un des bâtiments comporte cinq pièces en enfilade, qui s’ouvrent sur une vaste aire empierrée où avaient été érigées plusieurs stèles votives dont ont été retrouvés de nombreux fragments. Ainsi a-t-il été possible d’identifier quatre Jupiter à l’anguipède, une stèle de divinité (?) féminine, un taureau probablement tricornu et deux bases de stèles (une figuration masculine et une figuration féminine), autour desquels avaient été jetées des monnaies.
Il est possible que d’autres maisons soient dispersées dans un rayon plus large mais le couvert forestier ne permet pas toujours une bonne lecture de vestiges qui, dans la plupart des cas, n’ont laissé que des traces diffuses.

La nécropole
La nécropole, qui compte 76 sépultures à incinération, occupe la partie centrale du plateau. L’intérêt du site réside notamment dans le bon état de conservation des monuments et des aires de circulation. Les sépultures étaient regroupées pour la plupart en trois noyaux couvrant chacun toute la période d’occupation du site (Ier au IIIe siècle). Les autres tombes se sont installées selon un axe nord-sud au Ier siècle et ont formé de petits groupements plus localisés dans le temps et l’espace. Cette organisation peut accréditer l’hypothèse de lots familiaux. La diversité des monuments mis au jour est remarquable. Dix-sept types de signalisations de tombes ont en effet été identifiés. Les cercles de pierres, parfois taillées, atteignant jusqu’à 2 m de diamètre s’avèrent les plus fréquents. Les stèles-maisons sont aussi présentes, mais dans la plupart des cas, elles sont brisées et réemployées pour constituer les aménagements de sépultures plus récentes. Les stèles figurées restent exceptionnelles.
Le défunt, incinéré sur un bûcher extérieur, était placé dans une urne funéraire en céramique, dans un coffre en grès ou directement dans une petite fosse. Il est probable que des contenants en matériaux périssables (coffrets en bois, tissu) aient aussi été utilisés. L’étude anthropologique en cours, complétée par les analyses anthracologique, de la faune et des macro-restes végétaux permettra de fournir des informations tout à fait inédites sur les pratiques funéraires de l’ensemble de la nécropole, durant toute la période d’occupation.
Le hameau de la Croix-Guillaume n’a révélé aucune trace d’une véritable occupation humaine avant 30-40 av. J.-C., si l’on excepte les quelques microlithes mésolithiques découverts au cours de la fouille. Pour l’ensemble des sommets vosgiens, la densité de population paraît très faible à l’époque protohistorique. Il faut donc admettre que des populations gallo-romaines ont investi, dès la première moitié du Ier siècle, ces zones quasiment désertes, afin de les coloniser et les mettre en valeur. A la lumière des recherches menées sur le site de la Croix-Guillaume, on peut estimer à quelques familles (deux à quatre) la population qui y vivait. Les prospections effectuées aux alentours confirment que l’occupation des Vosges mosellanes se présentait sous forme de groupements de hameaux généralement de taille modeste, distants les uns des autres de 2 à 5 km. Certaines agglomérations, comme le Wasserwald, semblent cependant plus importantes. Ces sociétés rurales, probablement libres, observaient de toute évidence des pratiques communautaires. Ainsi peut-on percevoir, chez les habitants de ces contrées retirées, des caractères originaux qui les différencient parfois des populations du plateau lorrain ou de la plaine d’Alsace avec lesquelles, toutefois, ils partagent des points communs. Cette forme d’occupation n’est d’ailleurs pas spécifique aux sommets vosgiens, mais concerne probablement nombre de zones rurales en marge des grands domaines.
Pour des raisons encore inexpliquées, les hameaux des sommets vosgiens ont été désertés à la fin du IIIe siècle.

Dominique HECKENBENNER



La « stèle-maison »

La « stèle-maison » est un type particulier de monument funéraire gallo-romain, baptisé ainsi en raison de sa forme caractéristique qui prend l’aspect d’une petite construction. Elle se distingue des autres stèles de la même période par sa profondeur très importante, supérieure ou égale à la largeur. Elle est généralement pourvue d’une petite ouverture pratiquée à la base de la façade communiquant avec une cavité creusée sous le monument par l’intermédiaire d’un petit canal. Les rares exemples trouvés in situ présentent un soubassement quadrangulaire percé d’une cavité sur lequel reposait la stèle.
La plupart des stèles funéraires de ce type proviennent d’une zone boisée de moyenne montagne de l’est de la Gaule habituellement appelée « sommets vosgiens ». Compte tenu de l’étendue modeste de ce secteur, de la durée d’occupation (deux siècles) et de la densité de la population peu importante, on peut estimer que le nombre de stèles (environ 160) découvertes est très important. Ceci s’explique par une présence et une exploitation humaine très sporadiques depuis l’époque gallo-romaine jusqu’à nos jours. Ce chiffre déjà important reste cependant provisoire du fait des découvertes ponctuelles réalisées encore chaque année en prospection ou en fouille.
La « stèle-maison » n’est pas le type exclusif des monuments découverts dans les nécropoles de ce secteur, mais en reste néanmoins le principal, si bien qu’il semble indissociable de la région. Les premières études réalisées à son sujet ont d’ailleurs d’emblée considéré que la « stèle-maison » était étroitement liée à l’aspect profondément rural de cette micro-région.
Or, des stèles de ce même type se rencontrent fréquemment en dehors de ce secteur, en quantité moindre, mais non négligeable en Lorraine notamment (à Metz, à Dieulourd-Scarponne, à Toul, à Soulosse, au camp de La Bure), en Alsace (à Saverne et à Benfeld), en Franche-Comté (à Luxeuil), et également en Belgique (à Arlon). Il faut noter que ces nécropoles n’ont pas été épargnées par les destructions urbaines, le réemploi, l’exploitation agricole et le pillage.
Le matériau dans lequel est réalisée la « stèle-maison » dépend de la roche géologique locale : en grès rose pour les moyennes montagnes boisées du massif vosgien comprises entre Saverne et le Donon, et en général, en calcaire (plus rarement en grès) pour les autres secteurs.
La qualité du travail diffère énormément entre ces deux zones : fruste pour la première et élaborée pour la seconde ; il arrive cependant que des « stèles-maisons » provenant notamment de Metz présentent un aspect analogue aux plus médiocres des stèles du massif vosgien.
Malgré une forme commune faisant référence à l’habitation, plusieurs sous-types ont été recensés ; la stèle monolithique au profil droit, galbé ou caréné, la stèle mixte combinant une plaque rectangulaire accolée à un bloc prismatique, la stèle composite constituée de deux plaques triangulaires en guise de façades avant et arrière, et de deux plaques rectangulaires pour la toiture, et enfin, la stèle double composée de deux corps de stèle taillés dans un même bloc.
Si la majorité des « stèles-maisons » sont peu élaborées, quelques-unes sont pourvues de décors, parfois riches, empruntés à l’architecture et au thème funéraires. La forme significative du cippe est, en effet, souvent complétée par de nombreux détails principalement localisés au niveau de l’ouverture aménagée à la base de la façade que les sculpteurs ont pourvue de linteau, de fronton ou d’arc en plein cintre. Sur certaines stèles, c’est la toiture ou les murs qui ont reçu un traitement particulier faisant référence à l’architecture (appareil des murs marqué, plaques losangiques figurées sur la toiture, traces de pointes nettement prononcées figurant probablement du chaume).
Les thèmes funéraires sculptés en bas relief puisent dans le répertoire gallo-romain habituel : représentation d’Epona sur son cheval, du défunt (exceptionnellement en pied, plus fréquemment en buste), variation sur les thèmes de la rosace, du cercle et du motif floral, et enfin, présence assez rare d’inscriptions.

Magali MOUROUVIN



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